L’artiste coréenne Ji-Yun - dont la galerie Magna Gallery Paris présente les œuvres peintes durant l’exposition personnelle “Aria”, en janvier et février 2025 - développe également un travail de céramiste en lien étroit avec sa peinture. Nous avons eu de passionnantes discussions avec Ji-Yun, sur les relations entre art contemporain et art ancien, à son atelier ou lors de visites faites ensemble dans les collections de musées. Nous retranscrivons dans ces notes, ses propres propos, sa vision et sa réflexion sur la relation entre art contemporain et art ancien, sur l’importance de l’art de la céramique dans sa pratique.
"Mes parents étaient de grands buveurs de thé et collectionnaient des théières et d'autres pièces en céramique, comme les théières de Beaksan 백산 (Kim Jeong-Ok 김정옥) ou de Bochun 보천 (Lee Oui-Jun 이위준). Dans la cour de notre maison, il y avait également une quarantaine de Jangdoks (장독), des jarres traditionnelles qui servaient à conserver les repas des patients de l'hôpital que mon père dirigeait, rangées par taille. Depuis mon enfance, je suis proche de la culture du thé (la cérémonie du thé 다례), et donc de la faïence et de la céramique. J'aime leur aspect tactile. Je les touche avec ma propre peau, je les sens et je les goûte. J’ai donc un intérêt vif pour les objets issus de la longue tradition de la céramique coréenne.
J’aime par exemple cet objet fascinant : une bouteille à huile en céladon du Royaume de Koryo (918–1392 de notre ère) conservée au musée Cernuschi à Paris. Précisément un grès à décor d’engobe sous couverte céladon. La céramique a un vocabulaire spécifique et néanmoins poétique. Il est impossible de décrire notre patrimoine culturel coréen sans mentionner la céramique, dont l'histoire est longue et riche et notamment le travail du céladon.

Je ne crée pas d'œuvres en céladon, cependant, j'aime ces œuvres parce que nos ancêtres de Koryo ne se sont pas contentés d'imiter les céladons chinois, mais ont réussi à se détacher de cette l'influence et à établir leurs propres façons de travailler ce style, vers le XIIIe siècle. Ils ont créé des céladons couleur de jade avec des incrustations appelées sangam (상감기법) que nul artisan d’un autre pays n'a pu imiter. En outre, la dynastie Koryo de cette époque embrassait les idéaux bouddhistes et taoïstes, refusant l'artificialité et vivant avec la nature comme idéal, de sorte que les matériaux naturels ont été harmonisés avec les lignes de la céramique, ce qui a donné des résultats parfois mystérieux. Il est difficile de ne pas être impressionné par la beauté intérieure, la splendeur unique et la simplicité de ces pièces.
"Ces œuvres réunissent si bien le travail et l'esprit qu'il est difficile de ne pas les admirer, et elles continuent d'inspirer les artistes du XXIe siècle."
Un autre type de céramique emblématique de la Corée est celle des jarres de lune (Dal Hangari 달항아리). L'évolution de la porcelaine blanche est également fascinante pour comprendre le contexte culturel et religieux de l’époque. Après la croissance économique rapide qui a suivi l'industrialisation de la Corée, la jarre de lune semble être un observateur silencieux de notre état actuel, alors que nous essayons de trouver l'essence de notre peuple. Ces œuvres réunissent si bien le travail et l'esprit qu'il est difficile de ne pas les admirer, et elles continuent d'inspirer les artistes du XXIe siècle.

Les objets d'autres pays et espaces culturels asiatiques sont aussi des sources d’émerveillement et d’inspiration. La Chine et le Japon bien entendu sont des références en matière esthétique qui ont leur génie propre. J’aimerais citer, parmi mes coups de cœur, les vases chinois dits “vases jue 爵” (1), en bronze, datant de la dynastie Song. C’est aussi une époque où la porcelaine blanche chinoise atteint un haut niveau d’excellence. Il y également les brûle-parfums en bronze, en forme de lapin (2), que le musée Cernuschi expose parmi les très beaux objets d’époque Meiji.
Brûle-parfums japonais d'époque Meiji - Vase jue d'époque Song, collections du Musée Cernuschi (illustrations sous licence libre CC0 fournis par Paris Musées) - notices complètes des objets disponibles en bas de page.
Inspirés par la nature, ces objets créent leurs propres histoires. Il est intéressant de voir comment les objets naturels sont symbolisés dans le contexte de l'époque. De nombreuses formes de travail qui symbolisent le bonheur, la richesse et l’immortalité, en harmonie avec la nature, apparaissent également dans les contes populaires coréens. L'idée de se rapprocher des choses que nous souhaitons en les transformant en images ou en objets tridimensionnels est très proche de mon processus de travail actuel.

Bien que mes œuvres soient conçues à partir de mon histoire personnelle, je développe un langage artistique au fur et à mesure que je travaille. J'obtiens souvent la réponse à une énigme que je m'efforçais de résoudre en appréciant et en étudiant l’art ancien. C'est pourquoi la relation aux objets d'art anciens m'est très précieuse. La visite régulière des collections des musées me permet d’être en contact avec une source d’inspiration inépuisable. J'aime le croisement des cultures, la rencontre de couleurs différentes et les résultats inattendus qui en résultent. Ceci me procure beaucoup d'émotions."
------